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Motoneige et iaranga en Tchoukotka

8 septembre 2020
  • Nord Espaces a testé pour vous…

Au bout du monde, baignée par les eaux de l’océan Arctique, le district autonome de Tchoukotka est un refuge pour la vie sauvage. Anadyr en est la capitale, ville la plus orientale de Russie à 6 200 km de Moscou, soit environ 8 heures d’avion ! Je m’attendais à une cité grise et triste, délaissée depuis l’époque soviétique. Bonne surprise, Anadyr est une ville intéressante et moderne d’un peu plus de 14 000 habitants, située sur l’estuaire du fleuve éponyme. Les immeubles sans charme sont peints de toutes les couleurs, avec de belles fresques sur les murs latéraux. L’ambiance arc-en-ciel est finalement assez sympathique ! Notre hôtel est construit sur pilotis, comme la plupart des immeubles ici. Son vrai nom est «Tchoukotka », mais tout le monde l’appelle « Canadka » en souvenir de ses bâtisseurs canadiens. Il fait très chaud à l’intérieur sans qu’il soit possible de régler le chauffage. En pleine nuit, je me résous donc à ouvrir la fenêtre…

Une rue d'Anadyr, capitale du district russe de Tchoukotka - Photo : Julia de Nord Espaces
Une rue d’Anadyr, capitale du district russe de Tchoukotka – Photo : Julia de Nord Espaces

Motoneige et partie de pêche dans la toundra

Belle perspective que 200 km de motoneige par une journée ensoleillée, quand la neige est propice à la vitesse ! Le déjeuner en plein air est arrosé d’un petit verre de vodka pour sacrifier à la tradition.

Un rêve évéillé de motoneige en Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces
Un rêve évéillé de motoneige en Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces

Plus on s’enfonce dans les terres, plus il fait froid. Nos deux véhicules à chenilles d’appui logistique nous rassurent.

Julia adossée à un transport chenillé GAZ de soutien logistique. Photo : Julia de Nord Espaces
Julia adossée à un transport chenillé GAZ de soutien logistique. Photo : Julia de Nord Espaces

On nous propose un arrêt pour une « partie de pêche ». Les Savoyards de notre groupe l’assurent : « Un lac gelé, on connaît ! Il faut juste percer un trou dans la glace ». Je les regarde manier ce qui ressemble à une énorme et bruyante perceuse, dont le moteur finit par tousser avant d’atteindre l’eau. L’un de nos guides s’éloigne avec une tarière manuelle. Pense-t-il vraiment faire mieux ?

La pêche blanche se mérite. Photo : Julia de Nord Espaces
La pêche blanche se mérite. Photo : Julia de Nord Espaces

Il s’arrête où la glace lui semble moins épaisse. Vingt minutes plus tard, il pêche assis sur une caisse en bois. Suivant son exemple, nous réussissons à percer quelques trous, alors que le mercure poursuit sa chute. Nous faisons des allers-retours avec les véhicules stationnés un peu plus loin pour nous ravitailler en thé. Il faut le boire vite, car sa chaleur se dissipe très rapidement.

L'heure du thé en Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces
L’heure du thé en Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces

Le premier petit poisson gèle sous mes yeux, tout juste pêché ! A la deuxième prise, je compte : de un à cinq, le poisson bouge… à six, il est immobile… à neuf son corps gelé a perdu toute souplesse… à douze il n’est plus qu’un morceau de glace sur la neige.

Congélation expresse de la pêche du jour. Photo : Julia de Nord Espaces
Congélation expresse de la pêche du jour. Photo : Julia de Nord Espaces

Vestiges du Goulag

Nous avalons quotidiennement 200 km en motoneige. Au-delà du Cercle polaire, nous distinguons un jour des morceaux de bois émergeant de la neige. C’est tout ce qui reste des dizaines de baraques où logeaient des prisonniers, détruites lors de la fermeture du camp de travail.

Vestiges du Goulag en Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces
Vestiges du Goulag en Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces

Les constructions en pierre hébergeant les gardiens restent seules debout, sans fenêtre ni porte, toits emportés, témoins ruinés d’un passé douloureux.

Arrêt près d'une relique de la Guerre Froide. Photo : Julia de Nord Espaces
Arrêt près d’une relique de la Guerre Froide. Photo : Julia de Nord Espaces

Comme la température a beaucoup baissé, nos combinaisons ne nous protègent plus du froid amplifié par la vitesse. Nous faisons les derniers kilomètres dans les véhicules d’accompagnement. Il y fait chaud, l’odeur d’essence nous importune à peine dans ce contexte…

Motoneige et coucher de soleil en Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces
Motoneige et coucher de soleil en Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces

Nous prenons conscience que nos vies sont entre les mains de nos guides, dépendantes aussi de la fiabilité des mécaniques dans le froid extrême. Assis comme des enfants sages, nous nous laissons conduire, attendant la suite. Tendrement bordés par la chaleur, nous finissons par nous endormir les uns sur les épaules des autres…

Fin de journée dans la toundra de Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces
Transport chenillé dans la toundra de Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces

Ma nuit chez les Tchouktches

Il y a plusieurs semaines, notre chef d’expédition a fixé rendez-vous aux éleveurs de rennes dans la toundra. Mais à quel endroit précisément ? Je ne distingue aucun point de repère dans ce grand blanc plat ou légèrement vallonné… Après plusieurs heures de « route », nous apercevons une légère fumée à l’horizon. Elle annonce une poignée de iarangas, tentes proches des kotas laponnes, recouvertes de peaux de rennes.

Eleveur tchouktche posant devant sa iaranga. Photo : Julia de Nord Espaces
Eleveur tchouktche posant devant sa iaranga. Photo : Julia de Nord Espaces

Le froid nous mord impitoyablement dès que nous quittons nos forteresses métalliques. Les Tchouktches se couchent tôt en hiver et nous sommes mal à l’aise d’arriver en soirée. L’accueil est très cordial, mais pas à la russe avec de grands sourires, des questions, le souci d’installer au mieux ses invités. On dirait qu’ils nous connaissent déjà, comme si nous revenions simplement d’une virée dans la toundra.

Convoi de traîneaux à rennes en Tchoukotka. Photo : Julia de nord Espaces
Convoi de traîneaux à rennes en Tchoukotka. Photo : Julia de nord Espaces

Chez les Tchouktches, c’est à l’invité (raimkélién) d’entamer la conversation et d’en choisir le sujet. Leur attitude en apparence distante est en fait une marque de respect. Le temps de prendre un thé autour du feu, la nuit tombe.

Mais où est le terrier du lapin blanc ? Photo : Julia de Nord Espaces
Mais où est le terrier du lapin blanc ? Photo : Julia de Nord Espaces

A l’intérieur de chaque iaranga (ou jaran’), il y a deux ou trois petites tentes appelées pologs (ou joron’). Le feu permet de cuisiner, chauffer l’eau et la iaranga, mais il n’est pas allumé en permanence. On s’installe donc pour la nuit dans un polog, à l’entrée voilée par une peau de renne à rouler vers le haut. Trois bougies éclairent l’intérieur ; les Anciens usaient de lampes à graisse de phoque. Le sol est tapissé de peaux de rennes.

Ossements de baleine dans la toundra. Photo : Julia de Nord Espaces
Ossements de baleine dans la toundra. Photo : Julia de Nord Espaces

Pour garder la chaleur, les Tchouktches dorment à plusieurs dans le polog. Nous nous retrouvons à six dans le même lit : un Suisse, deux Allemands, une Russe, une Française et une Anglaise ! Très serrés, il nous est difficile d’éteindre un fou rire… La température extérieure est d’environ moins 40°C. J’ai au début peur d’avoir froid, même si les Tchouktches nous ont dit d’enlever nos encombrantes combinaisons, inutiles la nuit selon eux.

Coucher de soleil en Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces
Coucher de soleil en Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces

Conseil surréaliste mais vrai… Après trente minutes de vaines tentatives pour glisser dans le sommeil, nouvel éclat de rire général. Fatiguée, je m’endors enfin, petit pois dans sa cosse.

Réveil dans la iaranga

Nous sommes réveillés très tôt par des voix venant de l’extérieur et un bruit de vaisselle. Après cette curieuse nuit, j’ai très envie de retrouver la lumière et l’air frais. Je soulève la peau de renne à l’entrée et ne peut rien voir un bref instant, l’air chaud échappé du polog m’enveloppant d’un nuage de vapeur. La température à l’intérieur de la iaranga est supérieure à 20°C, quand il fait dehors au maximum moins 35°C. La lumière m’aveugle un instant.

Le bois est une denrée rare dans la toundra. Photo : Julia de Nord Espaces
Le bois est une denrée rare dans la toundra. Photo : Julia de Nord Espaces

Au réveil, tout le monde cherche ses affaires : bonnets, gants, bottes et appareils-photos. Je suis finalement la dernière à m’extraire du polog, l’une de mes bottes manquant à l’appel ! Je tâte le sol sans succès, avant de me concentrer sur le périmètre de la structure. Je la retrouve enfin, éjectée vers l’extérieur, à moitié dehors toute la nuit. Quand je l’enfile, l’un de mes pieds a vraiment motif à jalouser l’autre ! Nous prenons notre petit déjeuner avec les femmes, les hommes étant déjà partis s’occuper des rennes.

Petit-déjeuner dans la iaranga. Photo : Julia de Nord Espaces
Petit-déjeuner dans la iaranga. Photo : Julia de Nord Espaces

J’avais déjà goûté à la viande de renne en Finlande, mais cette fois tout est différent et moins appétissant : il n’y a pas d’assiette, de fourchette ou de découpage en fines lamelles. Nous prenons à la main les morceaux de viande bouillie dans un grand sceau métallique.

La renniculture est une pratique attestée depuis au moins le 1er siècle av. J.-C.. Photo : Julia de Nord Espaces

La viande n’est pas aussi goûteuse et tendre, car les Tchouktches n’abattent que les rennes les plus vieux et faibles, mais le contexte rend l’expérience incomparable. J’apprécie particulièrement les lipeshki, pains ronds, riches et sucrés, servis avec du thé.

Enfants tchouktches. Photo : Julia de Nord Espaces
Enfants tchouktches. Photo : Julia de Nord Espaces

Comme les adultes, les enfants portent des vêtements en peau de renne. Ils sont tellement mignons avec leurs petits visages rougis par le froid ! Timides, ils nous regardent avec curiosité. Nous brisons la glace pour jouer avec ces bouts de chou, l’un de mes souvenirs les plus touchants.

Enfant tchouktche. Photo : Julia de Nord Espaces
Enfant tchouktche. Photo : Julia de Nord Espaces

Il nous faut une pleine journée pour rejoindre Lavrentiya, d’où un avion nous ramène à Anadyr.

Cimetière orthodoxe en Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces
Cimetière orthodoxe en Tchoukotka. Photo : Julia de Nord Espaces

Le retour vers la civilisation, Moscou puis Paris, est trop rapide. Il me faut plusieurs jours pour retrouver mes repères, marquée par un voyage qui distille encore sa beauté dans mes souvenirs.

Julia

Julia dans la toundra de Tchoukotka. Photo : Nord Espaces
Julia dans la toundra de Tchoukotka. Photo : Nord Espaces

Voyage en Tchoukotka dans le Grand nord russe

 

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Sébastien

Sébastien, passionné de voyages et d’écriture, contribue notamment à la communication de Nord Espaces.

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